Catégorie : Comprendre

  • Fermeture de l’usine du Gol : Anticiper pour éviter le naufrage de la filière canne à La Réunion

    Fermeture de l’usine du Gol : Anticiper pour éviter le naufrage de la filière canne à La Réunion

    Par l’Association ARCHÉA 

    Temps de lecture : 6 min

    —

    Il est des vérités industrielles et économiques que l’on ne peut plus cacher sous le tapis. Aujourd’hui, la filière cane-sucre à La Réunion fait face à une convergence de crises d’une ampleur inédite. À l’association ARCHÉA, notre rôle est de regarder la réalité en face et de tirer la sonnette d’alarme : l’usine du Gol est menacée d’un effondrement non anticipé, et il est urgent d’organiser dès maintenant la concentration de la transformation sucrière sur le seul site de Bois-Rouge.

    Continuer de faire la politique de l’autruche conduira à une catastrophe économique, sociale et environnementale pour toute l’île. Voici pourquoi le modèle actuel touche à sa fin et comment nous devons anticiper cette mutation industrielle.

    —

    1. L’usine du Gol dans le piège de la sous-charge chronique

    L’équation industrielle est impitoyable. Une usine sucrière possède une structure de coûts fixes extrêmement lourde : amortissement des machines de broyage, cuves de cristallisation, entretien annuel et installations de cogénération. Pour être rentable, une telle infrastructure doit tourner au plus près de sa capacité nominale.

    Or l’usine du Gol ne fonctionne plus aujourd’hui qu’à 60 % de sa capacité, et cette chute des volumes va inévitablement s’amplifier.

    En économie industrielle, ne pas atteindre le seuil de capacité cible entraîne une explosion mécanique du coût de revient unitaire pour chaque tonne de sucre et de bagasse produite. L’usine absorbe des charges fixes colossales réparties sur des volumes de cannes de plus en plus maigres. L’outil est déjà en sous-régime, perd en efficacité énergétique et s’enfonce dans un déficit structurel que les aides publiques ne pourront bientôt plus éponger.

    variation des rendements ssp2 40 ans

    —

    2. Le « Tout-Canne » : la rigidité contractuelle qui étouffe les planteurs

    Pourquoi les volumes de canne s’effondrent-ils ? La cause première réside dans le piège juridique de la convention canne actuelle : la règle du « tout ou rien ». Sous convention, un agriculteur est contraint de cultiver l’intégralité de son exploitation en canne à sucre, sans possibilité d’adapter ses surfaces ou de diversifier progressivement ses activités.

    Face à la dégradation des conditions économiques, le planteur n’a aucune soupape de sécurité. Il ne peut pas réduire la voilure pour amortir le choc : il doit soit maintenir une activité à perte, soit jeter l’éponge et tout arrêter d’un coup. Résultat ? On assiste à une déprise agricole subie et brutale, où les terres sont abandonnées et transformées en friches, coupant brutalement l’approvisionnement du Gol.

    —

    3. L’effet de ciseau économique : explosion des intrants et du gasoil

    Cette rigidité contractuelle percute de plein fouet une situation financière intenable pour les agriculteurs :

    • La flambée des engrais et des produits phytosanitaires : Dépendants des cours mondiaux et de l’énergie, les prix des intrants ont atteint des sommets, asphyxiant les trésoreries des exploitations.
    • Le coût du gasoil et de la logistique : La canne est une biomasse lourde à faible valeur unitaire. Sa récolte mécanisée et son transport de la parcelle jusqu’à l’usine nécessitent d’immenses volumes de carburant. Avec la hausse constante du prix à la pompe, acheminer la canne devient hors de prix, particulièrement lorsque les distances s’allongent entre les parcelles restantes.

    Pris en étau entre des coûts d’exploitation qui explosent et des prix de vente encadrés, de nombreux planteurs s’apprêtent à mettre la clé sous la porte.

    —

    4. Tension hydrique et cap des 1 million d’habitants d’ici 2037

    La crise agricole et industrielle s’inscrit également dans une trajectoire climatique et démographique critique :

    • Un choc démographique et des arbitrages sur l’eau : La population réunionnaise va dépasser le million d’habitants vers 2037. La demande en eau potable va exploser, imposant des choix d’usage poignants. En période de sécheresse, la priorité sera accordée aux foyers, au détriment de l’irrigation agricole.
    • Des besoins en eau d’irrigation en forte hausse : Les études du CIRAD (notamment via le modèle MOSICAS) démontrent que le changement climatique (hausse des températures et de l’évapotranspiration) va faire grimper les besoins en eau de la canne à sucre de +14 % à l’horizon de 30 ans (et jusqu’à +25 % à 80 ans). Moins de pluies dans le Sud et l’Ouest, plus de besoins en eau et moins de ressource disponible : l’équation est insoluble pour maintenir les rendements canniers actuels.
    variation des précipitations ssp2 40 ans

    5. Le couperet financier de la LPF 2027

    Comme si cela ne suffisait pas, le soutien public s’apprête à se réduire. La Loi de Programmation des Finances Publiques (LPF) 2027 annonce d’ores et déjà des baisses de subventions significatives pour la future convention 2028.

    Sans ce soutien financier historique pour équilibrer les comptes des planteurs et soutenir l’industriel, le modèle économique global de la filière s’effondre.

    —

    L’appel d’ARCHÉA : Concentrer la transformation sur Bois-Rouge pour sauver la filière

    Face à cette chaîne de contraintes, attendre l’accident industriel au Gol serait une irresponsabilité coupable. Si l’usine ferme au milieu d’une crise non préparée, c’est l’ensemble du tissu agricole du Sud et de l’Ouest qui s’effondrera dans le chaos.

    ARCHÉA préconise une stratégie d’anticipation courageuse :

    1. Planifier la fermeture progressive de l’usine du Gol : Accepter l’évidence industrielle pour éviter un arrêt brutal et subi.

    2. Concentrer la transformation sucrière sur le site de Bois-Rouge : En rapatriant les volumes de canne sur une seule infrastructure moderne dans l’Est (zone où les précipitations restent plus favorables), on garantit à l’usine de Bois-Rouge un taux de charge optimal, assurant enfin sa rentabilité et sa pérennité.

    3. Réformer la convention agricole : Mettre fin à la règle dogmatique du « tout-canne » pour permettre aux agriculteurs du Sud et de l’Ouest de réussir leur transition vers la souveraineté alimentaire (maraîchage, élevage, cultures d’avenir) tout en maintenant une production cannière ciblée là où elle reste pertinente.

    4. Accompagner socialement et financièrement la transition : Reconvertir les salariés du site du Gol vers les métiers de la transition énergétique, de la valorisation de la biomasse et de l’agroécologie.

    Il est encore temps de choisir entre une rupture subie et catastrophique ou une mutation industrielle et agricole réussie. ARCHÉA appelle l’État, la Région et les acteurs de la filière à engager dès aujourd’hui les états généraux de la reconversion du Gol.

    —

    L’équipe d’ARCHÉA

  • La Réunion face à son futur climatique — Ce que le rapport BRIO change pour notre île

    La Réunion face à son futur climatique — Ce que le rapport BRIO change pour notre île


    Il existe des documents qui méritent d’exister au-delà des cercles qui les ont commandés. Le rapport BRIO — Régionalisation du changement climatique dans le sud-ouest de l’océan Indien — est de ceux-là. Publié en 2022 par Météo-France DIROI et financé par l’Agence Française de Développement (AFD) dans le cadre du programme AdaptAction, il constitue la première cartographie climatique à haute résolution produite spécifiquement pour les îles de l’océan Indien — La Réunion, Mayotte, Maurice, les Comores, Madagascar. Pour la première fois, les projections ne parlent pas de l’océan Indien en général : elles parlent de notre territoire, commune par commune, bassin versant par bassin versant, jusqu’à 2100.

    Ce n’est pas un rapport de plus sur le changement climatique. C’est une feuille de route pour un territoire qui n’a plus le luxe de l’abstraction.


    BRIO, c’est quoi exactement ?

    L’acronyme désigne le projet scientifique lui-même : Building Resilience in the Indian Ocean. Derrière ce titre technique se cache une ambition concrète : produire des données climatiques à 3 kilomètres de résolution — contre plusieurs dizaines de kilomètres pour les modèles globaux du GIEC — en s’appuyant sur les relevés historiques des stations météorologiques réunionnaises et sur les derniers modèles régionaux développés par Météo-France.

    Le résultat est un géoportail en libre accès, consultable et téléchargeable, qui permet à n’importe quel acteur du territoire — un élu, un agronome, un urbaniste, un chercheur en santé publique — de connaître les projections climatiques à l’échelle de sa parcelle, de son quartier, de sa commune. C’est une rupture méthodologique majeure pour un territoire dont la topographie extrême — du lagon au Piton de la Fournaise, du littoral désséché de l’Ouest aux forêts pluviales de l’Est — interdit tout raisonnement à grande maille.

    La source primaire est : Leroux M.-D. et al., Rapport final BRIO, Météo-France DIROI, 2022 (référence HAL : hal-03966983).


    Ce que les capteurs enregistrent déjà

    Avant les projections, les faits observés. Ils suffisent à écarter tout soupçon d’alarmisme.

    Depuis 1968, La Réunion a gagné environ +1°C en température moyenne. Ce réchauffement s’est accéléré dans la dernière décennie, avec une tendance de fond de +0,18°C par décennie. Sur la façade sud-ouest de l’île, les précipitations ont diminué d’environ 5 % par décennie depuis 1961. Ces chiffres sont issus de mesures directes, pas de modèles : ils documentent un changement déjà en cours, pas un risque futur.

    Ce point mérite d’être dit clairement, parce qu’il reconfigure le débat. On ne parle pas d’un scénario hypothétique. On parle d’une trajectoire engagée, dont BRIO permet de mesurer l’amplitude probable selon les choix d’émissions que le monde fera dans les prochaines décennies.


    Deux futurs possibles, un seul territoire

    Le rapport BRIO travaille avec les scénarios du 6ème rapport d’évaluation du GIEC — les SSP (Shared Socioeconomic Pathways). Deux encadrent l’essentiel des projections :

    SSP1-2.6 — le scénario où les émissions mondiales sont fortement réduites. La hausse de température à La Réunion atteint +0,8 à +1,5°C d’ici 2050, et reste sous +1,5°C en fin de siècle. Les impacts sont réels mais gérables avec des politiques d’adaptation ambitieuses.

    SSP5-8.5 — le scénario extrême, où les émissions continuent au rythme actuel. La hausse atteint +2 à +3°C à l’horizon 2050, et +3 à +4,8°C en fin de siècle. Ce n’est plus une perturbation du système : c’est une transformation de l’île elle-même.

    La différence entre ces deux trajectoires n’est pas anecdotique. Elle est la mesure exacte de ce que les choix politiques et collectifs des prochaines années produiront comme conditions de vie pour les Réunionnais du siècle prochain. Le scénario SSP2-4.5 poursuit la tendance actuelle pour arriver à une hausse de 2°C (± 0,5°) en 2100.


    La chaleur : un seuil qui bascule

    À Gillot (Saint-Denis), une journée à plus de 31°C est aujourd’hui rare — une dizaine par an. Dans le scénario pessimiste, ce type de chaleur pourrait représenter plus de la moitié de l’année en fin de siècle. Ce n’est pas une nuance climatologique : c’est un basculement du quotidien.

    Le phénomène est particulièrement préoccupant la nuit. La côte Ouest — déjà la plus chaude de l’île — subira une hausse marquée des températures nocturnes. Or la nuit est le temps de récupération thermique du corps. Des nuits qui restent chaudes, sur des semaines, affectent le sommeil, l’immunité, la capacité de travail, et aggravent toutes les pathologies cardiovasculaires et respiratoires. Ce sont les populations les plus précaires — celles qui n’ont pas la climatisation, celles qui travaillent dehors — qui en supporteront le poids le plus lourd.


    L’eau : la ressource qui se déplace

    C’est peut-être l’enjeu le plus structurant pour La Réunion, et celui que BRIO documente avec le plus de précision.

    La dynamique projetée est paradoxale en surface, mais cohérente physiquement : moins de pluie au total, mais des épisodes plus intenses quand il pleut. Ce paradoxe apparent s’explique par la relation de Clausius-Clapeyron : une atmosphère plus chaude retient davantage d’humidité, et la libère en rafales lors des épisodes cycloniques ou convectifs, tandis que les longues périodes sèches s’allongent.

    Concrètement, La Réunion pourrait connaître des épisodes sans pluie d’environ un mois en fin de siècle dans le scénario pessimiste, sur juillet-août-septembre — la saison déjà la plus sèche. Les cumuls annuels baisseraient de 10 à 40 % sur cette période selon les zones. En parallèle, les pluies extrêmes liées aux systèmes tropicaux s’intensifieraient, augmentant les risques d’inondation soudaine et de coulées de boue dans les ravines.

    Pour la gestion de l’eau — SAPHIR, retenues collinaires, droits d’eau agricoles — cette dualité est un défi opérationnel considérable. Elle implique de concevoir des infrastructures capables de stocker davantage lors des épisodes intenses, et de distribuer avec une discipline accrue pendant des sécheresses plus longues.


    Les cyclones : moins nombreux, potentiellement plus dévastateurs

    La Réunion détient plusieurs records mondiaux de précipitations cycloniques. Le cyclone n’est pas une anomalie ici — c’est une composante structurelle du territoire, intégrée à l’architecture, à l’urbanisme, au calendrier agricole.

    BRIO apporte une nuance importante sur ce que le changement climatique va modifier. Le nombre total de systèmes tropicaux devrait diminuer. Mais les cyclones intenses et très intenses — catégories 4 et 5 — seront constants, voire plus fréquents. Et le maximum d’intensité des trajectoires cycloniques devrait migrer vers le sud, rapprochant les épisodes les plus violents des Mascareignes.

    Dit autrement : les cyclones moyens seront moins nombreux. Les cyclones capables de détruire une infrastructure en une nuit, eux, ne diminueront pas. C’est une information de première importance pour les normes de construction, les plans de prévention des risques et les décisions d’aménagement du littoral.


    La santé : le moustique monte

    Le moustique tigre (Aedes albopictus), vecteur de la dengue et du chikungunya, est aujourd’hui contenu sous certaines altitudes par les températures fraîches des mi-pentes et des Hauts. Cette barrière thermique va reculer.

    BRIO projette que les conditions favorables à la reproduction d’Aedes albopictus vont progresser vers des zones actuellement épargnées — les mi-pentes, les cirques, certains hauts de l’île. Des populations qui ne se sont jamais protégées contre la dengue parce qu’elles vivaient à des altitudes « sûres » pourraient se retrouver exposées dans les prochaines décennies. C’est une recomposition du risque sanitaire territorial, qui appelle une adaptation des dispositifs de surveillance épidémiologique, de prévention et de traitement.


    Le littoral et les forêts : deux fragilités en miroir

    L’élévation du niveau de la mer aggravera l’érosion côtière et les risques de submersion lors des épisodes cycloniques. Les plages, les infrastructures portuaires et les zones basses habitées sont les plus exposées. Ce risque est long, progressif, et particulièrement difficile à intégrer dans les outils de planification habituels — les PLU, les SCOT — qui raisonnent sur des horizons de 10 à 15 ans, pas de 50 à 80 ans.

    À l’autre extrémité de l’île, dans les forêts des Hauts, c’est le risque d’incendie qui s’aggrave. Des saisons sèches plus longues et plus sévères créent des conditions propices aux départs de feu dans des massifs forestiers dont la richesse en biodiversité est d’importance mondiale. Le Parc National de La Réunion et les réserves de biosphère sont explicitement identifiés par BRIO comme secteurs à enjeux.


    Pourquoi BRIO importe pour ARCHÉA

    ARCHÉA ne cite pas BRIO par souci de complétude bibliographique. Elle le cite parce que ce rapport est la carte du territoire sur lequel le projet KARO doit fonctionner.

    Concevoir un système alimentaire souverain pour La Réunion sans intégrer les projections BRIO serait une faute de méthode. Les choix d’espèces cultivées, les décisions d’irrigation, la localisation des infrastructures de transformation, la résilience des paysans CUMA face aux sécheresses et aux cyclones — tout cela se lit différemment quand on sait que la côte Ouest pourrait connaître 100 jours supplémentaires de déficit hydrique par an d’ici la fin du siècle.

    BRIO n’est pas un avertissement anxiogène. C’est un outil de conception. Et un territoire qui s’en empare — qui l’intègre à ses documents de planification, à ses cahiers des charges agricoles, à ses décisions d’investissement — est un territoire qui choisit d’agir sur ce qui peut encore l’être.


    Pour aller plus loin

    Cet article est le premier d’une série d’approfondissements thématiques sur les implications du rapport BRIO pour La Réunion. Les prochains articles traiteront de :

    • L’eau agricole à l’Ouest : ce que BRIO dit précisément pour les bassins canniers de Saint-Louis et Saint-André, et les conséquences pour la maraîchiculture
    • Cyclones et agriculture : concevoir des systèmes de production résistants aux événements extrêmes
    • Dengue et alimentation : les liens entre vulnérabilité sanitaire climatique et souveraineté alimentaire
    • Planification territoriale : comment intégrer les projections BRIO dans les documents d’urbanisme réunionnais